Média citoyen marocain

SPÉCIAL CENSURE – Sur les sujets sensibles, comme la monarchie, la presse écrite ne franchit pas certaines lignes rouges, explique Aboubakr Jamai du site Lakome.com. Le co-fondateur du site Ali Anouzla a été arrêté pour avoir mis un lien dans un article.

La vision d’un kiosque à journaux marocain est trompeuse. A contempler cette variété de quotidiens et de magazines, on serait tenté de penser que les médias marocains sont libres. Mais ce pluralisme formel cache un unanimisme éditorial sur les questions politiques les plus importantes, un trompe-l’œil digne d’un régime autoritaire.

On appelle cela les lignes rouges. Selon la doxa du régime marocain et des élites qui le soutiennent, ces lignes rouges sont l’islam, l’intégrité territoriale et la monarchie. En réalité, l’une de ces lignes est plus rouge que les autres : LA MONARCHIE.

Lorsqu’on affirme que l’islam est une ligne rouge, ce qui est vraiment dit est que la version de l’islam voulue par la monarchie ne doit pas être critiquée. Lorsqu’on dit que l’intégrité territoriale du pays est sacrée, on veut dire que la gestion de la question du Sahara par la monarchie ne doit pas être remise en question.

En fait, il n’est pas permis de remettre en cause les prérogatives de la monarchie ou de critiquer sa façon de gouverner le pays. Pour trouver une certaine liberté de ton sur ces sujets sensibles, c’est sur Internet, dans les nouveaux médias online, qu’il faut chercher. Il n’en a pas toujours été ainsi. Les réseaux sociaux et la presse numérique sont des phénomènes nouveaux. Ils ont été précédés, entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, d’une période faste pour la presse dite traditionnelle, qui a connu l’éclosion de publications indépendantes.

L’évolution de l’indice de liberté de la presse publiée par l’organisation américaine Freedom House est à cet égard édifiante. De 1994 à 2000, l’indice évolue positivement indiquant une libéralisation croissante des médias. Après une petite stagnation, l’indice se dégrade au point de passer en deçà de son niveau de 1994. En d’autres termes, sous Mohammed VI [roi du Maroc depuis juillet 1999], les gains enregistrés dans le domaine de la liberté de la presse lors des dernières années de règne de son père [Hassan II a régné de 1961 à 1999] ont été, au mieux, effacés.

Le boycott publicitaire massif
Comment le régime de Mohammed VI s’y est-il pris pour museler cette vague de médias indépendants ? En commençant par utiliser les bonnes vieilles méthodes. L’article 77 du code de la presse en vigueur jusqu’en 2003 permettait l’interdiction de journaux sur simple décision administrative du Premier ministre. C’est l’application de cet article 77 qui permettra les premières interdictions, survenues dès l’année 2000.

Sauf que cette méthode trop répressive faisait une mauvaise publicité à un régime soucieux de préserver une façade de libéralisme et de modernité. Viendront alors en cascade les procès en diffamation arbitrés par une justice notoirement contrôlée par le régime. Les condamnations à payer des dommages et intérêts astronomiques vont se multiplier. La tendance à l’autocensure est renforcée. Mais l’arme létale utilisée est le boycott publicitaire massif.

Le roi étant lui-même, à titre privé, l’homme d’affaires le plus important du pays, le boycott de ses seules entreprises constitue un manque à gagner substantiel. D’autant plus que, si le régime sait manier le bâton, il manie encore mieux la carotte. Les entreprises de presse qui jouent le jeu sont grassement payées en retour, d’une manne publicitaire qui n’obéit plus aux règles des marchés. On passe la pub chez les médias proches du régime, même si leur lectorat est inexistant, pour s’assurer les faveurs du régime.

L’avènement de la presse numérique indépendante est une réponse à ces contraintes économiques. Grâce à ses coûts de fonctionnement relativement modiques, elle peut survivre avec un minimum de revenus. Les poursuites entamées contre Ali Anouzla [détenu depuis le 17 septembre dans les prisons marocaines], cofondateur du site d’informations Lakome [lancé en 2011], sont d’ailleurs une tentative du régime de mettre sous le boisseau ce journalisme indépendant naissant qu’il a chassé par la porte de la presse traditionnelle et qui lui revient par la fenêtre de la presse numérique.