Média citoyen marocain

Comme vous le savez Maître Bendjelloun, l’affaire Ali Anouzla représente aujourd’hui une affaire qui a dépassé les frontières du Maroc et qui a suscité l’intérêt et le soutien d’une communauté internationale importante constituée de citoyens militants ou pas, de journalistes, associations, médias… etc.

Ces derniers jours ont connu un cafouillage et une communication hasardeuse qui ont perturbé la lecture de nombreuses personnes qui suivent cette affaire. D’ailleurs, vous venez de publier sur votre mur Facebook un statut dans lequel vous annoncez votre retrait de la Commission de défense d’Ali Anouzla.

Nous allons essayer, si vous le voulez bien, de démêler tout cela et d’essayer d’éclaircir la situation pour les personnes qui suivent cette affaire.

Question : Mais commençons par une question que beaucoup de personnes doivent se poser. Comment se porte Ali ?

Me Omar BENDJELLOUN : La fois où je lui ai rendu visite, Ali se portait bien, malgré des problèmes de sommeil et la conscience de la perte de sa liberté qui pesait sur son moral qu’il voulait d’aplomb devant l’adversité. Mais d’après les dernières évolutions, cette attitude morale bat de l’aile.

Q.: Revenons à présent sur votre retrait de la commission, vous dites dans votre statut facebook « Considérant les agissements de certain(e)s confrères de la commission de défense composée des avocats d’Ali Anouzla” ou encore “Considérant la confusion préméditée des communiqués et contre communiqués perpétrées par certains médias et leur traitement de l’affaire qui oscille entre la violation du secret professionnel et l’élaboration de couvertures tendancieuses” peouvez-vous nous donner des exemples factuels ?

Me Omar BENDJELLOUN : Nous nous sommes exposés à l’examen de certaines pièces, que je ne nommerais pas « à conviction », qui renvoient au « renseignement militaire » et qui exposent Ali à la qualification « d’intelligence avec puissance étrangère ». Vu la dangerosité de ces documents et du potentiel évolutif de cette affaire, nous nous sommes mis d’accord avec les avocats de tenir la question au secret professionnel. Une fois que ces éléments ont été exfiltrés à la presse (ittihad ichtiraki), sans coordination aucune, certains avocats sont partis signer un communiqué parlant de ces éléments et réagissant aux données de l’ittihad al ichtiraki, confirmant l’évolution du dossier, donnant du grain à moudre à la position de Ramid, et surtout violant un accord tacite entre nous, ce qui est un manquement déontologique, ou du moins éthique, aux valeurs de la défense.

Q.: Comment a été prise la décision que Monsieur Hassan SEMLALI rejoigne la commission de défense d’Ali ? Quelle est la stratégie d’Ali aujourd’hui ?

Me Omar BENDJELLOUN : Je ne peux pas m’avancer sur les intentions d’Ali, mais cet avocat a dû être dépêché à la dernière minute pour gérer des formes de négociations que voudraient éventuellement (je parle au conditionnel) entamer Ali et sa famille (si l’on analyse l’action de sa sœur) pour assurer sa libération. Ali est d’abord un journaliste qui veut recouvrir sa liberté, on ne peut pas lui en vouloir, humainement, s’il a entamé des procédures de garanties pour recouvrir sa liberté.

Q.: Que pensez-vous de la rumeur qui voudrait que Ali ANOUZLA passerait devant un tribunal militaire ?

Me Omar BENDJELLOUN : Il y a des éléments qui peuvent appuyer la thèse d’un renvoi au TM pour « incompétence matérielle », mais cela m’étonnerait beaucoup vu les dernières recommandations du CNDH approuvées par le chef de l’État qui veulent interdire la poursuite des civils devant un TM, la nature subjective du prévenu (journaliste, Sahraoui etc), la pression internationale et aussi le fait que détenir des informations sensibles par un journaliste ne veut pas dire les échanger avec une puissance étrangère.

Q.: Que pensez-vous de l’attitude de Monsieur El Mostafa Ramid, Ministre de la Justice ou encore de celle de Monsieur Mustapha El Khalfi, Ministre de la communication et porte-parole du gouvernement, dans cette affaire ?

Me Omar BENDJELLOUN : Le pouvoir exécutif aurait dû laisser la justice faire son travail sans défendre la position du parquet afin de véhiculer un semblant de « séparation des pouvoirs ». Mais malheureusement, on est dans l’apolitique.

Q.: Le 22 Octobre prochain Ali passera en audition devant le juge d’instruction ? Est-ce qu’un scénario dans lequel Ali écoperait d’une peine dont il purgerait une partie et se verrait gracier par la suite vous semble possible, plausible ou totalement exclu ?

Me Omar BENDJELLOUN : Le 22 octobre est une audience d’instruction complémentaire, dans laquelle plusieurs scénarii sont plausibles : poursuite en état de détention provisoire, poursuite en état de liberté provisoire, non-lieu, déferrement au Tribunal Militaire pour « incompétence matérielle ». J’espère que la décision de la chambre antiterroriste oscillera entre le non-lieu et la « poursuite en état de liberté provisoire ».

Q.: Que doit-on retenir de tout ce cafouillage ?

Me Omar BENDJELLOUN : Il y a beaucoup d’enjeux qui se greffent derrière la simple défense des Droits de l’Homme. État, les relais au sein des ONG, des médias et des avocats, les légitimités et les récupérations qui tentent de s’extraire de ce type d’affaires, l’international et ses enjeux, la démocratie et son état d’avancement, la raison d’État et ses contraintes, les Droits de l’Homme et leur centralité dans ce type d’affaires…. font que l’articulation harmonieuse s’opère d’une façon désordonnée de par le manque d’organisation et éventuellement de perspectives.

Entretien réalisé par Yassir Kazar